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Marco à l’aéroport

May 13, 2010

Marco à l’aéroport

par Marco Guadagni


Vesuvio

« Je n’ai qu’une vie : ta vie. » Je suis bien enquiquiné. Figurez-vous que je devais partir à Ceccardo Roccatagliata Ceccardi le 17 avril et, dès potron-minet, me voici avec mon violonsexe sous le bras à l’aéroport Charles-de-Gaulle. La veille, la télé m’avait bien prévenu que le volcan crachait et crachait et crachait. Mais il se trouve que je devais me rendre dans ma ville natale parce que mon cousin est patron d’una « casa editrice » et que je devais lui remettre mon manuscrit qui commence par ces mots magnifiques : « Je n’ai qu’une vie : ta vie. » Je suis musicien mais, à mes moments perdus, j’écris des livres et j’étais particulièrement fier de celui que je venais de terminer. Inutile de vous dire que je ne peux plus supporter Vulcain et sa cohorte de sauvageons car, en fin de compte, si l’on réfléchit bien, c’est à cause de lui que j’ai dû vivre ces aventures abracadabrantesques qui m’ont fait perdre à la fois mon sang froid légendaire et mon manuscrit, sans oublier bien sûr mon violonsexe et c’est peut-être ce qui me manque le plus. Mais commençons par le commencement : la veille, j’avais interprété les suites de Bach au théâtre des Champs Elysées et, d’une chose à l’autre, j’avais pas mal picolé après le concert car j’étais stressé. Un ami argentin, que j’avais connu au Mexique quelques mois auparavant, lui-même musicien, venait de débarquer à Paris. Mariano, interprète à l’ONU, m’avait fait savourer les délices d’un amour impossible et, du coup, il m’entraîna dans le Marais où je bus pas mal de mojitos. Inutile de vous dire l’enfer que j’ai vécu : des hommes nus prenant des douches en pleine nuit devant tout le monde, des labyrinthes infernaux peuplés de cris inhumains, etc. Mais je me demande pourquoi j’ai eu si peur. Me revient en mémoire ce souvenir d’enfance, n’en déplaise à monsieur Onfray, où mon petit cousin Archibaldo della Cruz me poursuivait avec son fleuret terrifique pour me le planter en plein fondement. Je me souviens, oui je me souviens parfaitement de ce traumatisme, moi avec ce fleuret moucheté qui me pendait derrière et ma mère, cette Castafiore infernale qui répétait Wagner dans le salon du matin au soir, et qui partit d’un rire méphistophélique. « Madre mia, perché mi hai abbandonato ? » Mais au matin, moi Marco Mastorna, digne petit-fils de Féfé et arrière petit-fils de Dante, me voici avec la gueule de bois à l’aéroport pour apprendre qu’il est fermé, mais ouvert, et que mon avion ne partira pas. Pourtant, je dois attendre qu’il soit ou non supprimé réellement pour espérer me faire rembourser. Dilemme kafkaïen, je décide alors de rester. J’ai toujours eu peur de voler. Heureusement, j’avais aussi pris dans mes bagages non pas la Bible, mais la Commedia qui toujours guide mes pas.

Dante et son poème, par Domenico di Michelino (1417-1491).

(c)SA House-Scala/Superstock/Sipa

Au bout de la vingt-sixième heure, exsangue, sans nourriture ni viatique depuis mon arrivée, les yeux écarquillés par une lecture abrasive, moi qui pourtant aime tant lire, je me retrouvai au bord d’un précipice qu’on appelle sommeil et dans lequel je sombrais désespérément. Je n’avais même pas vu que l’aéroport était peuplé de vives et scélérates « gradisca » qui me faisaient de l’œil. Mais peut-être que je rêvais déjà ? Un bébé ventriloque suçait le téton de sa mère à quelques mètres de moi. « Madre mia, perché mi hai abbandonato ? » Je regardais cet enfant avec une grande jalousie, perdu dans cet aéroport inhumain, moi qui aurais tant voulu téter la « tabacchaia ». Perdu dans ce sommeil, atteignant désormais les rives du Styx, je me retrouvais, comprenne qui pourra, transporté à la base du Purgatoire, tel mon maître emporté par les griffes de l’aigle. Dans mon rêve, j’étais sur un bateau en marbre, sorte d’arche de Noé et nous devions franchir le Rubicon avec la louve romaine pour seul guide. C’est alors que j’ouvre la porte de ma cabine pour me retrouver face à des montagnes de marbre blanc qui m’éblouissent et je tombe dans un puits sans fond dans lequel des hommes nus prennent des douches de poussière de marbre qui m’intoxiquent. Je tousse et dans ma chute je croise le Minotaure et ses amis qui me font des grimaces et des saluts. Mmmmm !! Mais qu’est-ce qui me prend ? Une belle femme noire me regarde avec ses yeux de braise et sa bouche charnue. Suis-je au paradis ? Elle me regarde du haut de son balai et me demande de me pousser car elle a son ménage à faire. « Faut pas dormir ici monsieur. L’aéroport est rouvert et vous allez où ? » « Je ne sais pas, je ne sais plus. En fait, ne croyez-vous pas que nous sommes trop tributaires de la technique madame ? Un simple volcan et nous sommes cloués au sol. » Elle me regarde interloquée : « Mais non, monsieur, tous les avions sont partis. Il ne faut pas rester là. » Pris de panique, je me lève. Combien de temps ai-je dormi ? Suis-je d’ailleurs toujours vivant ? Je regarde machinalement autour de moi. Mon violonsexe et ma sacoche ont disparu. Et mon cazzo où est-il dans la bataille ? Et mon manuscrit ? Je me sens comme Casanova lorsque son cazzo est devenu de marbre à lui aussi. Érection érectile, dans cet aéroport vide, pourrais-je au moins recommencer ma vie avec celle qui, de son balai magique, a su dissiper mes rêves déliquescents. « Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant d’une femme etc. etc. »


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