Skip to content

Marco à Torino

June 10, 2010

Marco à Torino

par Marco Guadagni

An Easter Fancy


J’avoue ne pas avoir beaucoup de goût pour la foule et ses débordements. Souvenir d’enfance peut-être inopportun à raconter ici, mais que diable, allons-y : Elisabeth Roudinesco y trouvera matière à réflexion.

Alors voilà, je pense que cette phobie me vient du jour où ma mère, vous savez la Castafiore dont j’ai déjà parlé précédemment, avait été acclamée dans le hall central de la gare de Milano par ses admirateurs en folie. Moi, alors âgé d’à peine 7 ans, mort de honte, je m’étais enfui, et bien sûr je m’étais perdu. Ma mère alors, oubliant toute sa vanité, s’est mis à hurler mon prénom de sa voix de wagnérienne, haut perchée dans les aigus, comme une louve à qui un chasseur aurait dérobé toute sa portée. Vingt-cinq ans plus tard, j’en paye encore le prix et me voici tout tremblant dans le hall de la gare de Lyon, entouré d’une foule anonyme et assourdissante. Alors, assis sur ma valise Vuitton, je prie la Sindone pour que le train n’ait pas de retard et qu’on puisse enfin décoller à la vitesse du TGV.

In petto, je me reproche la mollesse qui m’a fait accepter cette invitation saugrenue au Salon du livre de Torino, moi qui déteste la foule, les voyages, le bruit et surtout mes congénères quand ils sont déchaînés. Personnellement, quand je veux un livre, je vais aux Cahiers de Colette. Cette librairie un peu excentrée me donne toutefois l’opportunité de déguster, ma dernière acquisition à la main, une délicieuse omelette bien baveuse au Victor Hugo. J’ai enfin trouvé ma place en première, celle que j’avais réservée, le siège mauve avec sa lampe jaune contre la fenêtre pour voir défiler le paysage des Alpes, et le contrôleur m’assure que nous allons partir à l’heure. J’ai accepté donc cette invitation périlleuse car un ami peintre, et italien de surcroît, mais aussi éditeur, m’a invité pour me présenter ses œuvres et me donner l’occasion de signer un livre sur Fellini qu’il vient de faire imprimer et dans lequel figure mon texte sur la Tabaccaia de Amarcord. J’ai dormi une grande partie du voyage débarrassé du souci du volcan, mais profondément ennuyé par la lecture des épreuves d’un livre sur le chachacha qu’un ami ethno musicologue canadien m’a demandé de relire. Enfin, se détache devant mes yeux éblouis le splendide paysage des Alpes encore enneigées, puis ce sera Torino dans son écrin de verdure et de pierres roses.

Salon-du-livre_Turin.jpg

David Parenti. “Fellini, Huit et demi et autres rêves”

Je vous passe bien sûr les détails ennuyeux pour trouver le bus qui me mènera au Salon qui se tient bien loin du centre, au Lingotto, autrement dit les anciennes usines de la Fiat revisitées et réhabilitées en centre commercial, musée et lieu d’expo par Renzo Piano. Je regrette déjà de ne pas venir l’année prochaine car en 2011 le métro conduira directement de la stazione Porta Suza au Lingotto. Je n’ai jamais eu de chance car me voici obligé d’emprunter un métro et deux bus. Passé la porte gratuitement grâce au badge que mon cher David avait eu la délicatesse de m’envoyer à Paris avant mon départ, je rentre dans ce qu’on pourrait appeler sans vergogne un pandémonium. Des stands de livres, tous plus en plastique les uns que les autres, une foule énorme comme je le craignais. Je suis déçu. En fait, j’aurais dû aller au Salon du livre de Paris, mais dans ma tête je m’attendais à retrouver encore une fois un souvenir d’enfance : ces splendides créatures de rêve, à demi nues, assises sur des blocs de marbre blanc, ce statuario que Michelangelo allait chercher dans les carrières pour ses statues, au salon du marbre de ma ville natale, Carrara.

Vous allez me dire qu’il est difficile de faire se coucher des femmes en string sur les collections Mondadori, Einaudi et Feltrinelli. Du coup, le stand de David découvert par hasard car, comme d’habitude, je m’étais perdu, m’apparaît comme une oasis de paix et de beauté.

Gremese n’a qu’à aller se rhabiller avec ses étagères en inox et ses pancartes écrites à la main. Après les embrassades typiquement italiennes et gesticulatrices, je m’aperçois qu’une mini foule piaffe pour que je dédicace le livre sur Fellini. Je suis enfin satisfait et mon angoisse, qui me suit toujours comme mon ombre, me laisse un peu de répit. Au loin, j’aperçois le chapeau d’Amélie Nothomb, les gardes du corps de Roberto Saviano et le sac en plastique de La grande récré de JMM. Malheureusement, ils ont d’autres occupations et semblent négliger ce stand des éditions Donquijote pourtant, et de loin, le plus beau du salon. David me sert un verre de spumante et mes yeux pourtant habitués aux merveilles du monde, découvrent une jeune fille que je n’avais pas remarquée. Comme dans les films de Demy, elle s’approche de moi en chantant et me dit tout de go que mon texte sur la Tabbaccaia l’a complètement bouleversifiée. Il n’en faut pas plus pour que je lui prenne la main et me fraye un chemin avec elle au milieu des gens pour aller déguster une bonne pasta al dente au stand de la Camorra.

« Nova angeletta sovra l’ale accorta/ scese dal cielo in su la fresca riva,/là ‘nd’io passava sol per mio destino.» (Canzoniere, Petrarque)

Petrarca, Canzoniere, Einaudi, Torino, 1994
David Parenti, « Fellini. 8e 1/2 e altri Sogni », Donquijote, 2009.

Illustration: The Gutenberg Project, EBook of St. Nicholas Magazine for Boys and Girls,
V. 5, April 1878, by Various

Advertisements

Comments are closed.