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Marco chez Proust

June 18, 2010

Marco chez Proust

di Marco Guadagni


Quelqu’un m’a dit que la Normandie n’avait rien à voir avec la Lombardie. La Lombardie, c’est la lombalgie, la Normandie, c’est la nosologie, pour nous Italiani. Quelqu’un m’a dit que les ciels de Normandie étaient les plus beaux de France et c’est pour eux que j’ai fait le voyage avec mon ami Gabozzi, un historien de l’art réputé pour ses études sur les cathédrales gothiques. Mon ami Gabozzi mourait d’envie de me faire découvrir la tapisserie de Bayeux (« une broderie » précise mon autre guide savant, mon ami français Tricotin, ne perdant pas l’occasion de se faire remarquer au cours de ce voyage auquel il n’a pas voulu manquer de participer). Hélas pour moi, ce week-end de la Pentecôte est exceptionnellement ensoleillé et je ne verrai donc pas les ciels normands. Tant pis pour les ciels ! Mon sac Louis Vuitton qui en a vu de toutes les couleurs est très lourd car j’ai voulu emporter ma machine à écrire Olivetti qui pèse un âne mort. Je me voyais déjà à l’hôtel de Cabourg comme un illustre prédécesseur : il faut dire que nous autres, pauvres Italiens, n’avons étudié la littérature française qu’au travers de clichés à cause de nos professeurs du secondaire qui n’avaient jamais quitté Carrara. Fort heureusement, entouré de Gabozzi, véritable Adèle Blanc-Sec de la culture française, et de Tricotin-tracottante qui ne crache pas sur le blanc sec, on me mit vite au parfum sur l’histoire de la Normandie. Bayeux s’offre à mes yeux comme un cimetière de lumière, avec ses canaux, sa pâtisserie de la reine Mathilde, ses pierres dorées et son arbre bicentenaire. Ébloui devant ce platane, Gabozzi s’allongea sur un sarcophage pour proférer ces paroles illuminées qui s’inscrivirent dans ma mémoire à jamais, détrônant Napoléon devant les Pyramides : « Albero sacrilego che del divino potere in pietre normanne inciso la fine annunzi.» Pendant ce temps, Tricotin suçait un gelato sans se souvenir du spectacle extraordinaire des monstres de la tapisserie, gravée à jamais dans mon esprit, grâce à la précision avec laquelle ces petites dames du Moyen-Âge ont brodé les cazzi des chevaliers. Suis-je le seul à l’avoir remarqué ? Il est certain que l’oreille téléguidée dont tous les Anglais débarqués se servent pour suivre la tapisserie dans ses moindres détails – ils n’ont d’yeux que pour Guillaume le Conquérant, ce goujat qui a osé coloniser la Great Britain – cette oreille donc se garde bien de parler de zizi. J’ai beau demander à Tricotin et Gabozzi, ils n’arrivent à proférer que quelques vagues explications sur la fonction apotropaica du sexe masculin. Après cette journée grandiose, je me réveille dans un château timburtonien pour dévorer à belles dents de la confiture d’oranges amères. C’est le perroquet de Georges Brassens qui me réveille en criant mon nom, ou bien est-ce celui de Félicité ? Toujours est-il que ce sont les fleurs bleues des champs de lin qui s’offrent à mon regard. Gabozzi toujours à mes petits soins m’apporte du jus d’orange et Tricotin beurre mes tartines. Sur nos bicyclettes bleues, sur la route poudreuse qui mène à Courseules, Gabozzi oubliant sa reine Zézette et ses vieux grimoires, se prend tout à coup pour Jeanne Moreau et entonne Le Tourbillon de la vie. Les bunkers nazis qu’on aperçoit au loin nous font taire tout à coup. « Guerra mortale, eterna, o fato indegno, / teco il prode guerreggia, / di cedere inesperto » (*) . C’est la voix de Gabozzi qui domine les dunes. Je lui dis simplement que s’impose ici un peu de silence. Mais le soir, autour de la table de black jack du Casino de Luc-sur-Mer, une jeune Chinoise me raconta..

(*) G. Leopardi, Bruto Minore, Canti, Einaudi, 1962.

Illustration: The Gutenberg Project, EBook of St. Nicholas Magazine for Boys and Girls,
V. 5, April 1878, by Various

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