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Peinture et BD avec Manuele Fior (entretien)

March 7, 2012

Peinture et BD avec Manuele Fior (entretien)

par Marcomario Guadagni


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Nonpareil

I am called the Nonpareil because there is no other bird equal to me. I have many names. Some call me the “Painted Finch” or “Painted Bunting.” Others call me “The Pope,” because I wear a purple hood. I live in a cage, eat seeds, and am very fond of flies and spiders. Sometimes they let me out of the cage and I fly about the room and catch flies. I like to catch them while they are flying. When I am tired I stop and sing. There is a vase of flowers in front of the mirror. I fly to this vase where I can see myself in the glass. Then I sing as loud as I can. They like to hear me sing. I take a bath every day and how I do make the water fly! I used to live in the woods where there were many birds like me. We built our nests in bushes, hedges, and low trees. How happy we were. My cage is pretty but I wish I could go back to my home in the woods]

 

Je ne suis pas un lecteur passionné de bande dessinée. Je pense en avoir lu deux ou trois dans ma vie. Je suis toujours assez embarrassé lorsque mes amis commencent à parler des aventures de leurs héros préférés, moi qui n’ai jamais lu un seul Donald Duck. Et pourtant, dès que je suis tombé sur un livre de Manuele Fior, j’ai voulu le rencontrer pour lui dire combien j’avais apprécié ses livres. Une bande dessinée qui rivalise avec la peinture, cela valait bien un déplacement. Je rencontre Manuele dans le café de la maison de l’architecture, «il y a trop de bordel chez moi», il me dit: «Il vaut mieux qu’on s’installe ici.» On montera après dans son appartement, pour que je puisse prendre des photos et pour que Manuele puisse m’offrir un exemplaire dédicacé de son avant-dernier livre, «Mademoiselle Else» tiré du récit de Schnitzler. Manuele est né à Cesena en 1975. Après des études d’architecture à Venise, il part à Berlin, Oslo puis Paris où il vit actuellement. Il a publié quatre nouvelles illustrées, dont les deux dernières sont Cinq mille kilomètres par seconde (Atrabile 2010, Fauve d’Or – Meilleur Album – Festival International de Angoulême 2011) et Mademoiselle Else (Delcourt 2009, Prix de la ville de Genève 2009).

Entretien

Vos premiers travaux sont en noir et blanc. Après, vous êtes passé à la couleur. On peut parler d’évolution, ou s’agit-il d’un simple changement?

Le noir et blanc c’est un peu le b.a.-ba de la bande dessiné. Normalement on commence par là. J’ai commencé en lisant les bandes dessinées de Walt Disney. Mais après, j’ai été fasciné par des dessinateurs de l’école italienne, comme par exemple Mattotti, surtout pour l’usage qu’il fait de la couleur. Voilà pourquoi je me suis dit que tôt ou tard il fallait que je travaille la couleur. Mais pour faire avancer une histoire et faire de la couleur quelque chose de vraiment structurant, il me fallait les moyens. Le travail pour les revues, les dessins dans les livres pour enfants, ont été très importants. C’est ce qui m’a permis de faire mes preuves et de pouvoir ainsi me lancer sur un travail un peu plus complexe.

Vous êtes plus à l’aise dans la couleur ou dans le noir et blanc?

Ça dépend. Mes deux derniers livres sont en couleurs. Je travaille maintenant sur un livre en noir et blanc. C’est plutôt une question d’histoire. Toute histoire naît à partir d’une constellation d’inspirations différentes. Pour la bande dessinée sur laquelle je suis en train de travailler en ce moment, par exemple, qui est une BD de science-fiction, j’ai en tête des images de film d’Antonioni, des images en noir et blanc, «La Nuit», «L’éclipse», j’aime beaucoup ces atmosphères.

 C’est ce qui m’a frappé le plus dans votre dernier livre, Cinq mille kilomètres par seconde. Si on devait y chercher un sentiment dominant, ce serait la mélancolie, le sentiment du temps et de la distance. Cela dépend peut-être aussi du fait que vous êtes italien et que vous vivez en France. Il y a de la place pour la mélancolie.

En effet, c’est vrai que, dans ce livre, les personnages parcourent des lieux où j’ai vécu, comme l’Égypte et la Norvège, mais ce n’est pas un livre autobiographique. En fait, on a beaucoup parlé, quand le livre est sorti, du thème de la précarité, comme quelque chose de négatif, l’absence de racines, d’une maison. Mais finalement je voulais que le fait de perdre le lien avec sa propre maison, le fait de voyager, paraisse comme quelque chose de beau. Cela dit, il est vrai que, dans le livre, le sentiment qui domine est la mélancolie, mais ça dépend aussi de quelque chose qui est en lien avec la catharsis que tout travail artistiques implique: faire vivre à tes personnages ce dont tu veux te débarrasser. J’avoue que c’est quelque chose qui fonctionne toujours très bien.

Et qu’est-ce que vous faites vivre au personnage de votre deuxième livre, Mademoiselle Else, tiré du récit de Schnitzler? Si je devais chercher le sentiment dominant dans Mademoiselle Else, cette fois ce serait la peur. J’ai lu ce livre très tôt, et si j’ai oublié l’histoire, je n’ai pas oublié le sentiment de peur que le livre m’avait transmis. Et j’en viens à ma question. Comment avez-vous fait pour rendre, dans le caractère bidimensionnel de l’image, le caractère multidimensionnel du livre, la multiplication presque infini de points de vue auxquels on assiste au cours du monologue intérieur du livre?

Oui, le livre est un monologue intérieur et, du coup, le défi qui s’imposait était celui d’adapter cela à une bande dessinée. Mais, en réalité, je me suis rendu compte que la bande dessinée se prête très bien à rendre la pensée cachée des personnages, alors qu’au cinéma par exemple, on a besoin de la voix-off. Or, n’importe quelle bande dessinée a en elle un dispositif tel que le lecteur peut lire dans la tête du personnage. Donc le fait de décrire la pensée et de montrer les images appartiennent à la nature même de la bande dessinée. Je dirais même que c’est banal. Après, il est clair qu’il y a des passages où cela est plus compliqué.

Et à propos de la catharsis dont vous parlez, vous êtes un peu Else?

Non, je ne pense pas.

Et alors pourquoi l’avez-vous choisie?

Parce que mon éditeur m’avait demandé une adaptation, et que Mademoiselle Else est un des livres que j’aime le plus. J’ai toujours aimé le début du siècle, tout ce qui est en lien avec la psychanalyse. Et Freud me fascine.

Depuis combien de temps vivez-vous en France?

Depuis cinq ans et j’avoue que je vis très bien ici. D’abord parce que c’est quand même un pays méditerranéen, très différent de la Norvège par exemple ou d’autres pays anglo-saxons. Et puis, c’est un choix un peu stratégique parce que la France est un pays où la bande dessinée est considérée comme une véritable œuvre d’art.

Et en Italie?

En Italie, c’est plus changeant, il y a eu des moments où la bande dessinée était très importante et des moments où elle a été complètement oubliée, comme dans les années 1990, par exemple. Maintenant la situation est en train de se modifier, et cela grâce aussi à mon éditeur, qui a recommencé à publier des romans graphiques après des années de silence.

Coconino Press?

Oui, Coconino publie à partir de 2001 à Bologne. Mais il y a d’autres maisons d’édition. Ce qui est difficile, ce n’est pas de publier mais de vendre, de trouver des lecteurs. Le fait qu’un dessinateur de bande dessinée ait sa place dans un journal comme Il Sole ventiquattore  [le journal économique le plus important d’Italie qui publie le dimanche un supplément littéraire très important] était impensable dans les années 1990. Ce qui est à signaler, c’est que, même si je suis passionné de bandes dessinées classiques, ce que je cherche à faire, ce sont plutôt des œuvres lues par des lecteurs non amateurs du genre BD. Et ça m’arrive souvent de rencontrer des lecteurs qui disent que mon livre est le premier qu’ils lisent de ce style.

Cela dépend peut-être de la qualité artistique de votre travail, de la beauté des images. En tout cas, c’est ce qui m’a frappé le plus en lisant votre livre. Avez-vous des modèles dont vous vous inspirez?

Mattotti, dont j’ai déjà parlé, mais aussi Breccia. C’est l’un des premiers à avoir mis dans la bande dessinée quelque chose qui appartient plutôt à l’ordre de la peinture.

Et alors, y a-t-il des peintres qui ont compté pour vous?

Oui, beaucoup. Picasso surtout, qui est pour nombre de dessinateurs une véritable Bible. Parce que si on se limite à l’œuvre graphique de Picasso, on voit comment elle contient une pluralité de possibilités, et comment Picasso a inventé de véritables solutions graphiques. Après il y a Munch. Je pense que Munch, Picasso et Klimt sont les dessinateurs les plus importants. J’ai beaucoup appris de ces peintres et pas seulement pour le dessin. Si on regarde un tableau de Klimt, par exemple, on apprend comment peindre une femme. C’est clair: si tu regardes un Tiziano et qu’après tu regardes Play Boy, ce n’est pas le même modèle de femme!

Comme travaillez-vous? Y a-t-il d’abord l’histoire ou l’image?

Les deux. J’ai l’idée d’une histoire, l’idée d’un thème que je veux explorer. Souvent, pour moi, tout naît de quelque chose de très personnel, de certaines contradictions qui me traversent l’esprit et que j’essaie de mettre en scène grâce à une histoire où différents personnages portent chacun une partie de la contradiction. Il y a aussi une forte composante graphique. Pour moi, le dessin ne vient jamais après. Il n’y a pas pour moi le scénario d’abord et le dessin après. Le dessin est toujours une façon d’inventer l’histoire. C’est seulement quand tu travailles sur un personnage que tu te rends compte qu’il mérite plus d’importance que ce que tu avais pensé au début. Et ça, on le voit seulement au moment de le dessiner. C’est comme si tu te retrouvais avec un comédien tellement doué qu’il peut te donner plus que ce que tu avais pensé au départ, et tu le laisses faire.

Vous me faites penser à ces réalisateurs qui travaillent sans scénario…

Je ne fais pas de scénario. Je travaille page après page. J’écris la fin du livre au début. Dans le livre que je suis en train d’écrire maintenant, c’est un peu différent, c’est un peu plus construit. Mais en tout cas, la bande dessinée n’est pas le cinéma. Elle ne coûte rien, du coup si on sent qu’il faut changer de direction, on peut le faire tout sans hésiter.

La date de sortie de votre prochain livre?

Début 2013.

www.manuelefior.com <

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