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Andréa Ferréol: une actrice franco-italienne à Paris (entretien)

April 10, 2012

Andréa Ferréol: une actrice franco-italienne à Paris (entretien)

par Marcomario Guadagni

ILLUSTRATION FROM "THE WATER BABIES" BY SIR R. NOEL PATON (MACMILLAN AND CO. 1863)

 The water babies by  R.Noel Paton (1863)

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Nous avons rendez-vous dans un hôtel en verre: hôtel Murano, boulevard du Temple. «Pourquoi il s’appelle comme ça?», demandera-t-elle un peu plus tard à un serveur apeuré. «Je ne sais pas, madame, c’est peut-être à cause du verre». À l’entrée de la grande salle à manger, une roulette. «L’argent va toujours à l’argent. Alberto Sordi aimait jouer au casino. Chaque fois qu’on allait jouer, c’est lui qui gagnait. C’est fou», me dira un peu plus tard la dame que je suis venu interviewer: Andréa Ferréol.

Je ne pouvais la rencontrer qu’au restaurant, elle, la seule femme qui a pu résister à l’orgie culinaire que Ferreri a mise en scène dans La grande bouffe«C’est normal, me dit-elle en riant, la femme est plus forte que l’homme.»

Je l’imaginais comme ça, très attentive à la qualité de ce qu’elle mange, et j’ai bien fait de lui conseiller de ne pas commander les gnocchi car «il faut qu’ils soient faits maison, sinon c’est pas bon.» Impossible de décrire ses beaux yeux verts qui me scrutent pendant l’entretien, les «amore» avec lesquels elle me reprend gentiment quand j’essaie de défendre l’homme italien qu’elle dit «incapable de ne pas tromper sa femme», ses changements de ton, qui ont incité le maître d’hôtel à s’occuper personnellement de la table où siège celle qui a tué Ugo Tognazzi en le masturbant et que Fassbinder a dirigée avec Dirk Bogarde dans Despair, un film que Carlotta ressuscite en salle en copie neuve remastérisée.

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On peut dire que votre carrière a commencé avec Ferreri?

Oui, bien sûr, avant j’étais une jeune comédienne qui avait de petits rôles, et ce film m’a ouvert les portes du cinéma européen, italien, français, mais surtout européen.

Qu’est-ce que vous pensez des Italiens?

Des hommes ou des femmes?

Des hommes, bien sûr.

Le peuple italien est un peuple gai. Quand tu arrives à l’étranger, en dehors de la France et de l’Italie, si tu entends quelqu’un rire, parler fort, si tu perçois de la bonne humeur, c’est qu’il est italien, toujours. Ce sont des gens qui sont politiquement très investis, beaucoup plus que les Français.

Encore aujourd’hui, à l’époque de Berlusconi?

Quand tu penses qu’Ettore Scola a été le ministre de l’ombre. Ils avaient fait un gouvernement de l’ombre au début du gouvernement Berlusconi et Scola était le ministre de la Culture de l’ombre. Il ne pouvait rien faire, mais c’était un gouvernement parallèle. Je ne sais pas quand, mais je sais que je l’ai félicité d’être le ministre de la Culture. Le peuple italien est un peuple gai, enthousiaste, généreux, un peuple qui s’arrange. Ce n’est pas un peuple de chieurs comme le peuple français. Les Italiens font la grève, certes, mais ce n’est pas la même façon de faire grève qu’ici. Ici, on est contestataire, on a fait la révolution, ici on n’est jamais contents, ici on râle tout le temps.

Et les hommes italiens?

J’ai beaucoup aimé en Italie, j’ai eu de grandes amours italiennes. Ce sont les meilleurs amants que j’ai trouvés. Ils sont tous mariés, ils disent tous qu’ils ne font plus l’amour avec leur femme, qu’ils vont la quitter et puis les années passent et ils ne la quittent jamais. Je sais, aujourd’hui, avec l’âge, avec mon expérience, que si ma nièce m’annonce qu’elle est amoureuse d’un Italien, je lui dirais: «prends du plaisir, mais surtout n’espère pas grand-chose.» Je ne voudrais pas dire de banalité, mais une fois que les Italiens épousent leur femme, c’est d’abord leur femme, mais elle devient très vite la mamma, parce qu’ils font des enfants avec elle, et lui, l’homme, ce dont il a besoin, c’est de retrouver la puttana, la donna, la femmina come direbbe Don Giovanni (en italien). Voilà pourquoi l’homme trompe sa femme, pour se prouver à soi-même qu’il est un homme, che si alza ancora, capito?

Vous êtes la mère de Francesco d’Assisi dans le film de Cavani?  Francesco pleure devant son père mourant, c’est une scène très émouvante, vous êtes à côté de Francesco et vous pleurez aussi.

Tu dois savoir que ce plan a été tourné d’une manière tout à fait exceptionnelle. Mickey Rourke a eu besoin de trois heures de concentration avant de pouvoir la tourner. Le plan était au point, les lumières était prêtes, la caméra en place. J’étais assise à côté de la caméra, Liliana derrière, silence total, toutes les dames en noir à genoux. Mickey était dans la pièce à côté, avec des écouteurs et de la musique. Entre notre pièce et la sienne, il y avait l’assistante: pas un bruit. Quand il a été prêt, il a fait un signe à l’assistante, Liliana a dit très doucement: «moteur». L’assistante a disparu et tout d’un coup, on l’a vu arriver: en larmes. Et une fois qu’il fut au milieu de la pièce, il est reparti. Alors, on a éteint, on a attendu encore, je ne sais combien de temps, et toujours en silence. Il est rentré, il a joué la scène, il pleurait vraiment. Liliana a fait durer la scène le plus longtemps possible, elle a dit: «Stop». Elle n’a fait qu’une seule prise, et c’était tout simplement exceptionnel.

Vous jouez le rôle de Lydia dans le film de Fassbinder, Despair, qui sort en salle cette semaine. Comment avez-vous connu Fassbinder?

Je l’ai connu tranquillement chez moi. Daniel Schmidt, le metteur en scène suisse, était très ami avec lui. Je l’avais invité à dîner chez moi. Il me demande s’il peut aussi emmener son copain. J’ai dit oui, mais je ne savais pas qui c’était. Et c’était Fassbinder. Il a mangé, mais n’a pas desserré les dents de toute la soirée, il a voulu simplement, après le dîner, écouter un peu de musique classique. Il ne m’a rien dit, ni qu’il préparait un film, ni rien. Et puis, quelques jours plus tard, Daniel me dit qu’il voudrait tourner avec moi, qu’il préparait un film, Despaird’après Nabokov, et avec Dirk Bogarde. «Tu parles anglais?», me demande Daniel Schmidt. Je dis oui bien sûr, et puis le 31 janvier je me suis retrouvée sur les Champs-Élysées à l’école Linguaphone. Dès mon arrivée, je leur ai dit que je devais parler anglais dans trois mois. J’ai fait alors six heures d’anglais par jour, j’avais une tête comme un ballon de rugby. Un mois avant de partir sur le tournage, j’ai pris un coach et la dame, le premier jour, a dit que je n’y arriverai jamais, parce que l’anglais de Tom Stoppard était très difficile, très littéraire, pas du tout usuel. J’ai travaillé, travaillé, travaillé, et c’est ma voix qu’on entend dans le film, et c’est moi qui joue.

Nabokov, dans son roman, dit de Lydia, le personnage que vous interprétez, qu’elle est «un agneau en costume de panthère».

Pour moi, c’est une femme qui existe parce qu’elle a un mari sur lequel elle a compté toute sa vie. Mais c’est une femme qui, dès qu’on lui annonce que son mari n’est plus là, devient folle comme on le voit à la fin du film. En fait, elle n’a plus alors aucune base sur laquelle se reposer. Donc c’est une femme qui, comme on le voit bien, ne pense qu’à bien s’habiller, bien se coiffer, bien se maquiller et qui, dès que son mari n’est plus là, n’est plus ni coiffée, ni maquillée, ni rien. Elle se laisse aller, c’est comme un petit oiseau, a little bird, c’est une idiote, une femme enfant. Quand vous dites, un «agneau dans un costume de panthère», c’est vrai au sens où un agneau n’a pas beaucoup de tête. Little brain. Petit cerveau.

Votre film préféré?

La Dolce Vita sans aucune hésitation.

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